De tout et de rien
Photo Sipa
C'est une vieille dame sans âge. Une espèce de folle. On dit ça à cause de ses collants de laine détendus, de cette façon qu'elle a de se resserrer dans son châle. Elle n'a pas de morts ici. Elle vient dans les cimetières seulement parce que c'est le seul endroit possible pour son genre de silence, de regard. (...) Les gens qui viennent ont leur chemin familier, arrêt, méditation, souvent prière, détour jusqu'au point d'eau, retour à la tombe, traficotage horticole autour des fleurs en pot, même chemin pour le départ. Alors, il faut des chats pour faire le lien, pour se couler entre les croix, pour se coucher sur la pierre, quand le soleil est bon. Il faut le jardinier qui fait des tas de feuilles mortes, lentement. (...) Il faut des rites un peu légers, des signes qui n'ont rien à voir avec le protocole des enterrements, des poussières de vie. Il faut la vieille folle aux collants prune qui vient donner du lait aux chats perdus. Elle vient chercher dans les allées cette douceur sévère qui console de l'effervescence hostile de la ville. Ici, elle peut parler à haute voix, elle peut se taire, ici rien n'est perdu.